mercredi 4 avril 2018

Des parasites sous le sapin : deux livres à dévorer

Nous autres, blogueurs scientifiques, avons à cœur de partager des sujets qui nous passionnent mais qui apparaissent parfois au grand public comme ennuyeux, compliqués, voir peu ragoutants. Notre outil : la vulgarisation ! Ou l’art de rendre ces sujets ludiques, amusants et divertissants, en diffusant nos connaissances sans que ça n’en ait l’air. Mais parfois, on croise des petites œuvres de vulgarisation qui racontent si bien des sujets qui nous tiennent à cœur qu’on a juste envie de les partager tels quels. C’est le cas de ce petit livre que j’ai déniché à la bibliothèque : « La vie rêvée des morpions et autres histoires de parasites ». Forcément, un livre qui parle de parasites, il fallait que je l’ouvre.

Quoi de moins répugnant que des parasites suceurs de sang, des morpions qui grattent là où c’est indécent de se gratter, ou des vers solitaires qui squattent nos entrailles ? Pourtant l’auteur nous mitraille de petites anecdotes désopilantes et parfois stupéfiantes. De quoi voir notre condition d’être humain avec un peu plus d’humilité. Car il se pourrait bien que les parasites et autres petites bêtes soient bien plus liés aux humains et à leur histoire qu’on ne l’admet.

Par exemple, la perte des poils de nos ancêtres n’était-elle pas un prétexte de l’évolution pour nous débarrasser d’une myriade de squatteurs ? Certains grands conflits historiques n’auraient-ils pas eu une issue différente si une des armées n’avait pas été décimée par des parasites ? Saviez-vous que le surnom « Peaux-Rouges » des Indiens d’Amériques doit son origine aux moustiques ? Ou que la mode des selfies… aide à la propagation des poux ? Entres autres histoires de fourmis esclavagistes ou moustiques raquetteurs, ce livre permet à petits et grands d’apprendre un tas de choses sur ce monde formidable des parasites, de manière très accessible et illustré avec brio.



Pour les plus grands, un autre livre lui aussi paru cette année permet de découvrir avec délice mes parasites préférés, les parasites manipulateurs. Le livre « This is your brain on parasites » est déjà listé comme best-seller par une célèbre plateforme de vente en ligne. L’auteur ne s’est pas contenté de résumer les connaissances sur le sujet, elle a passé plusieurs années à préparer l’ouvrage, rencontrant beaucoup de chercheurs du domaine. Le livre a du coup une grande dimension humaine, avec l’histoire des découvertes de ces êtres étranges et des portraits plein de vie de ceux qui y ont contribué. Les faits scientifiques sont racontés avec une légèreté et un style qui n’enlèvent rien à leur exactitude.

L’auteur nous dévoile enfin la vérité, toute la vérité sur Toxoplasma gondii, ce parasite supposé nous faire aimer les chats, à grand renfort de références. Elle nous présente de nombreuses maladies sous un jour nouveau : parasites et pathogènes ne sont plus agents passifs déclencheurs de calomnies mais acteurs usant de stratégies subtiles et élaborées. Et surtout elle rétablie la place des parasites dans les écosystèmes naturels… et dans nos sociétés humaines. En décrivant leurs effets innombrables, on peut enfin toucher du doigt l’importance insoupçonnée de leur présence. Une importance qui fait frissonner.

L’ouvrage n’est pour l’instant disponible qu’en anglais, mais pour ceux qui comprennent la langue il reste très facile à lire puisqu’il vise le grand public. Il fait partie de ces livres qui font un peu peur au premier abord – de la science, un petit pavé et pas d’images – et qui se dévorent avant que l’on puisse s’en rendre compte. De l’humour, des anecdotes à croquer un peu partout, des faits qui nous laissent sans voix… En bref, si vous n’avez pas encore fini votre liste de noël, vous savez quoi ajouter !


Références


« La vie rêvée des morpions : Et autres histoires de parasites » de Marc Giraud (Auteur), Roland Garrigue (Illustrations). Edition Delachaux et Niestlé, Collection : L'humour est dans le pré. 2016.

« This is your brain on parasites: How tiny creatures manipulate our behavior and shape society », de Kathleen McAuliffe. Edition Houghton Mifflin Harcourt. 2016.



mardi 6 mars 2018

Un zèbre en panique vaut mieux qu’un impala aux abois

Écouter les conversations des autres peut apporter tout un tas d’informations aux intérêts très variables. L’évocation des dernières péripéties du bambin de votre collègue ne vous passionne pas assez pour vous distraire. Pourtant, vous tendez une oreille discrète lorsqu’il dévoile un bon plan gastronomique ou shopping. Et vous vous mettez à travailler frénétiquement, non sans une certaine panique, lorsque vous l’entendez chuchoter à son voisin que le grand patron pas commode arrive.

Crédit photo : Adam Tusk
 
Écouter des conversations qui ne nous sont pas directement destinées n’est pas l’apanage des humains. Dans la nature, les êtres vivants (animaux, mais aussi plantes, bactéries, etc.) utilisent largement les signaux d’autres individus, et même d’autres espèces, pour se renseigner mine de rien sur leur environnement, et particulièrement sur les dangers potentiels qui les guettent. C’est d’ailleurs une stratégie anti-prédateurs particulièrement efficace : des individus d’espèces différentes vivent à proximité les uns des autres et bénéficient ainsi de la vigilance de tous. Qu’un individu décèle une menace et il lancera illico des cris d’alerte enjoignant les autres à déguerpir. Par exemple, les macaques à bonnet (Macaca radiata) en Inde sont capables de reconnaitre les cris d’alarme des petits cervidés sambars (Cervus unicolor). De même, les marmottes à ventre jaune (Marmota flaviventris) en Amérique du Nord sont attentives à ce qui effraie les écureuils Callospermophilus lateralis, et vice-versa.

En Afrique, les grands herbivores se baladent souvent en groupes. Zèbres, buffles, éléphants, gnous, gazelles et antilopes bénéficient ainsi d’une protection anti-prédateurs, se fondant dans la masse et usant de centaines de pairs d’yeux vigilants. En comptant en plus les oiseaux et les petits mammifères, ça en fait du monde susceptible de détecter une menace. Aussi, pour ne pas passer son temps à fuir au risque de ne plus se nourrir, écouter tous ses voisins n’est pas la meilleure idée. Si vous étiez un zèbre, devriez-vous vous soucier de ce qui fait peur aux campagnols ? A priori, les prédateurs de certaines proies sont peu enclins à en attaquer d’autres, particulièrement en fonction de leur taille. D’où l’hypothèse selon laquelle les animaux devraient d’avantage réagir aux cris d’alarme d’espèces ayant des prédateurs similaires. Pour tester cette hypothèse, rien de tel qu’un petit voyage en Afrique du Sud !


Les réactions des zèbres, gnous et impalas face à des cris d’alarme ont été étudiées (Crédits : resp. Lynn Greyling, Steve Evans et Anna Langova).


Une équipe de scientifiques a décidé de plancher sur trois espèces : des impalas (Aepyceros melampus), des zèbres (Equus quaggaet) et des gnous (Connochaetes taurinus). La première étape est de récupérer des enregistrements de cris d’alarme de chaque espèce. Plutôt que de les confronter à un vrai prédateur pour déclencher ces cris (éthique oblige !), l’équipe a alors l’idée d’utiliser une photo de lion grandeur nature, plantée sur un petit chariot lui-même tracté une trentaine de mètre derrière leur véhicule. Les enregistrements effectués, il ne reste plus qu’à les faire écouter à des groupes contenant une ou plusieurs des espèces cibles, et d’observer leurs réactions. Dans chaque groupe, trois individus sont choisis aléatoirement, à gauche, au centre et à droite du groupe, de préférence incluant au moins un mâle et une femelle. La réaction de ces individus est quantifiée : temps de réaction après la diffusion des cris d’alarme, réponse adoptée (fuite, regroupement avec les autres individus, cris d’alarme) et temps de vigilance (observation attentive de l’endroit d’où proviennent les cris et du reste de l’environnement).


Des enregistrements de cris d’alarme sont diffusés en pleine savane à des groupes contenant zèbres, impalas et/ou gnous. Photo publiée sur le blog SnapShotSerengeti


Les résultats montrent sans conteste que la réponse des herbivores dépend clairement de l’espèce qui a lancé les cris d’alarme ! Les impalas réagissent fortement à toutes les espèces, et font particulièrement confiance aux zèbres, fuyant davantage et plus rapidement. Les gnous aussi réagissent aux cris des zèbres, mais seulement en criant à leur tour. Ils montrent également une plus grande vigilance après avoir entendu des zèbres ou des individus de leur propre espèce, sans trop se soucier des cris d’impalas. Enfin, les zèbres aussi se font confiance, augmentant leur vigilance en réponse à leurs propres cris d’alarme, et dans une mesure plus faible, à ceux des deux autres espèces. 

Les impalas doivent faire face à toute une ribambelle de prédateurs : lions, panthères, guépards ou encore lycaons. Il n’est donc pas étonnant qu’ils réagissent promptement aux cris d’alarme de toutes les espèces. Au contraire, zèbres et gnous adultes ont moins à se soucier face aux plus petits des prédateurs, craignant donc essentiellement les lions. Ceci pourrait donc expliquer leur tendance à ignorer les cris d’alarme des impalas. D’autres critères entrent également en compte dans leur réaction. Les chercheurs ont notamment noté que les gnous répondaient moins s’ils n’apercevaient pas l’espèce responsable des cris (pas dupes !). Les impalas étaient sensibles à la distance qui les séparaient des enregistrements audios (et donc du prédateurs potentiel), tandis que les deux autres espèces adaptaient leur vigilance à leur environnement, se montrant plus zen dans un milieu ouvert qui offre donc peu de cachettes à un lion en chasse.

Une question demeure cependant. S’il n’est pas impossible que les animaux présentent différents cris d’alarme selon le prédateur repéré, les enregistrements audios ne concernaient ici que des réponses à des lions. Le sujet reste donc à creuser en ce qui concerne les autres prédateurs ! Ecouter les conversations des autres c’est pratique, mais le faire de manière intelligente et constructive, c’est beaucoup plus efficace !



L’équipe n’en est pas à son coup d’essai en ce qui concerne l’utilisation d’animaux en bois grandeur nature. Ce buffle est par exemple un subterfuge pour étudier la coopération chez les lions. Pour en savoir plus, consultez ce blog : https://blog.snapshotserengeti.org/


Références

  • Palmer, M. S. & Gross, A. 2018. Eavesdropping in an African large mammal community: antipredator responses vary according to signaller reliability. Animal Behaviour, 137, 1e9.
  • Ramakrishnan, U. & Coss, R. G. 2000. Recognition of heterospecific alarm vocalizations by bonnet macaques (Macaca radiata). Journal of Comparative Psychology, 114, 3e12.
  • Shriner, W. M. 1998. Yellow-bellied marmot and golden-mantled ground squirrel responses to heterospecific alarm calls. Animal Behaviour, 55, 529e536.



mercredi 1 novembre 2017

Des amphibiens adeptes de mélodrame

Les bestioles frêles et molles le savent, quand un être menaçant approche, mieux vaut réagir au quart de tour sous peine de se transformer en repas. Beaucoup d’animaux optent ainsi pour des stratégies classiques et indiscutablement efficaces. Les uns prennent les jambes à leur cou, les autres se camouflent en un temps record, cessent de bouger ou font le mort. Certains répliquent et contre-attaquent dans l’espoir de dissuader l’adversaire de les croquer. Et d’autres enfin se la jouent personnages de pièce mélodramatique à la Shakespeare, se lancent dans tout un cinéma lorsqu’ils se sentent menacés, offrant un spectacle déconcertant à leur ennemi. L’effet de déroute fait d’ailleurs partie du stratagème. Les maîtres en la matière : les amphibiens.

La supplication du condamné


Le crapaud n’a pas vu le prédateur s’approcher. Le meurtrier se tient devant lui, prêt à l’avaler d’une bouchée. Plus question de s’enfuir. Dans une tentative désespérée, le crapaud se recroqueville sur le sol, se tordant dans ce qui semble être une pathétique supplication de lui épargner la vie, se couvrant les yeux pour ne pas voir la mort arriver.

Reflexe d’Unken d’un crapaud sonneur à ventre jaune
(Crédits : Aleksandar Simovic, Burday Adam et Emmanuele Biggi)


Pris de pitié, le prédateur décide finalement d’épargner ce pauvre petit être sans défense. Comment ça pas crédible ? Parole de biologiste, cette position réflexe – le réflexe d’Unken de son petit nom – permet bien à crapauds et salamandres d’échapper à la mort ! Bon certes, l’empathie du prédateur n’est pas forcément une valeur sur laquelle on peut compter. Il n’empêche, la soudaine position insolite de la proie offre d’autres atouts de taille. Taille au sens littéral d’abord, puisque l’animal, après quelques goulées d’air, se gonfle et parait alors plus gros et plus impressionnant. Tout en protégeant ses yeux sensibles avec ses pattes, l’amphibien demeure immobile. En apparence tout du moins, puisqu’il profite de la surprise du prédateur pour secréter quelques toxines. Le repas du prédateur s’avère donc toxique, et ce dernier le sait ! Car la position du supplicié n’a pas tellement pour objectif d’attendrir le prédateur, mais bien de montrer ses jolies couleurs à son tortionnaire. Vous le savez sans doute, des couleurs vives sont souvent l’apanage des espèces toxiques. Et pour cause, c’est un signal suffisamment fort pour alerter les prédateurs de leur toxicité. Et éviter au passage de se faire croquer. On parle d’aposématisme. Un prédateur qui fait l’erreur de goûter une espèce aussi colorée a des chances de s’en souvenir longtemps. Et évitera par la suite tout bout de chair aux couleurs trop vives. C’est un peu comme le dégoût que nous inspirent des aliments qui nous ont rendu malades la dernière fois qu’on y a goûté ! Finalement, la position étrange des amphibiens s’apparente moins à une supplication désespérée qu’à un pied-de-nez au prédateur : « Va z’y, je bouge pas, mange-moi si tu l’oses ! »


“Come at me Bro!”; Réflexe d’Unken de triton rugueux, Taricha granulosa (Crédits : Gary Nafis)


Sacrifice charnel


Tenter d’impressionner son assassin n’est pas toujours une solution gagnante, surtout lorsqu’on ne dispose pas de toxines suffisamment dissuasives. Que faire face à un carnivore affamé ? Lui donner quelque chose à se mettre sous la dent pourrait bien être une stratégie salutaire… si seulement les proies se baladaient avec un bout de viande de secours. Qu’à cela ne tienne, beaucoup d’organismes ont trouvé la parade. Si le prédateur veut manger, autant faire un compromis et sauver sa vie ! Ainsi, certaines salamandres, malencontreusement attrapées par la queue par un serpent, préfèrent s’en délaisser (de la queue, et du coup du serpent par la même occasion). Cette technique, appelée autotomie, consiste à s’automutiler en cas de danger, offrant ainsi au prédateur un bout de barbaque et à la proie le répit nécessaire pour filer à l’anglaise. Cette stratégie n’est pas l’apanage des salamandres, puisqu’on la retrouve chez des organismes aussi variés que des lézards, des araignées, des crabes, des limaces… et même des souris capables, littéralement, de laisser leur peau(1) ! Chez les lézards comme chez les salamandres, le bout de queue laissé au prédateur peut continuer à se mouvoir tout seul, ce qui permet autant d’attirer l’attention du prédateur (si celui-ci n’a pas encore attrapé sa proie) que de le garder occupé le temps que le mutilé s’échappe(2).

Si la tactique peut paraître très efficace, elle est à utiliser avec parcimonie. Bien que les salamandres soient capables de régénérer leur membre amputé, cela demande du temps et de l’énergie. De plus, la queue des salamandres n’est pas dénuée d’utilité. La réserve de graisse qu’elle contient pourrait notamment être indispensable à la reproduction. De plus, les individus se déplacent beaucoup moins vite quand ils sont amputés(3). L’autotomie est donc utilisée, à priori, en dernier recours, lorsque les autres tactiques ont échoué(4).



Wolverine in real life


Pour finir sur les amphibiens qui en font trop, laissez-moi vous présenter Trichobatrachus robustus. Cette grenouille, du haut de ses 11 cm, se prend ni plus ni moins pour un des X-men. En plus d’être poilue, ce qui, il faut bien l’avouer, est très bizarre pour une grenouille, la bestiole est capable de sortir des griffes de sa peau lorsqu’elle se sent menacée. Non pas que ces griffes soient rétractiles, non, il s’agit d’excroissances osseuses capables de percer sa peau(5) ! Et pour sortir ces bouts d’os, la grenouille contracte un muscle, désolidarisant la partie pointue (la griffe) d’une partie osseuse qui elle reste à sa place. En somme, elle se casse les os, puis se transperce la peau… Pas étonnant qu’elle soit appelée « Wolverine frog » en anglais, ou encore « horror frog », littéralement « la grenouille de l’horreur » ! 


La grenouille Wolverine, avec sa jolie barbe… (Crédits : J. Green et Gustavocarra)


Si les amphibiens rivalisent de techniques pour échapper à leurs prédateurs, les autres animaux ne sont pas en reste. La nature regorge de stratégies, inventions des proies dans leur course aux armements avec les prédateurs... L'évolution n'a pas attendu l'imagination de humains pour créer des êtres aux pouvoirs de X-men ou autres super-héros !


Références :


(1) Seifert, A.W., Kiama, S.G., Seifert, M.G., Goheen, J.R., Palmer, T.M. & Maden, M. 2013. Skin shedding and tissue regeneration in African spiny mice (Acomys). Nature, 489, 561-565.
(2) Dial, B.E. & Fitzpatrick, C. 1983. Lizard tail autotomy: Function and energetics of postautotomy tail movement in Scincella lateralis. Science, 219, 391-393.
(3) Maiorana, V.C. 1977. Tail autotomy, functional conflicts and their resolution by a salamander. Nature, 265, 533-535.
(4) Ducey, P.K., Brodie, E.D.Jr. & Baness, E.A. 1993. Salamander tail autotomy and snake predation: Role of antipredator behavior and toxicity for three neotropical Bolitoglossa (Caudata: Plethodontidae). Biotropica, 25, 344-349.
(5) Blackburn, D.C., Hanken, J. & Jenkins, F.A.Jr. 2008. Concealed weapons: erectile claws in African frogs. Biology Letters, 4, 355-357.




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